Marie
Retrouver le respect de soi un pas à la fois
Pendant longtemps, je me suis cachée dans ma propre maison pour boire de la piquette bon marché dans un verre en plastique. Je restais debout devant l’évier de la cuisine pour le vider au cas où quelqu’un entrerait — mon mari, ou pire, mon fils. Ça me permettait de boire sans être vue, sans subir leurs regards déçus, leurs remarques, leurs soupirs blessants. Je buvais rapidement, pour me soulager, pour me sentir un peu mieux ou moins mal, juste un petit instant. Le problème, c’est qu’en buvant vite, on boit beaucoup. Il me fallait au moins une, voire deux bouteilles par jour. Finalement, ce vin qui devait me libérer de je ne sais quoi m’a surtout engluée dans la honte et la dépendance.
Les années ont passé, mon fils a grandi et a quitté la maison. Mon mari est décédé un an plus tard. Je me suis retrouvée seule, totalement libre de vivre comme je le voulais. Mais la mauvaise habitude est restée : je buvais toujours sans plaisir, debout devant l’évier, comme si quelqu’un allait encore me surprendre. Il y a un peu plus d’un an, j’en ai eu assez de tout ça. J’ai essayé d’arrêter, mais ça n’a pas duré. J’ai ensuite tenté de me limiter à trois verres, mais j’ai vite fini par les remplir à ras bord pour en avoir le plus possible. Finalement, c’était encore pire, je buvais toujours autant et même plus qu’avant avec le sentiment d’aller d’échec en échec, de plus en plus honteuse.
Puis, j’ai découvert l’approche HEAD UP / RETROUVER SA DIGNITÉ qui propose de consommer de mieux en mieux pour consommer de moins en moins. Je n’étais pas sûre de comprendre ni même de vouloir essayer. Et puis, une phrase m’a touchée : « Réapprendre à boire comme une dame ou un monsieur. » Cela faisait vraiment longtemps que je ne me sentais plus du tout comme une dame quand je buvais. Je le savais au fond de moi, mais l’entendre dit comme ça m’a secouée. Je me serais bien mise à pleurer tellement ça me parlait. J’ai hésité, puis j’ai tenté ma chance. Le pas-à-pas des améliorations dans ma façon de boire m’a permis de finalement consommer moins sans devoir me battre contre moi-même. Que du contraire !
J’ai commencé par m’installer dans mon salon, toujours avec mon verre en plastique — j’avais bien compris que les choses allaient évoluer un pas à la fois. Ça m’a fait drôle de m’installer confortablement pour boire, mais je reconnais que j’ai vite pris le pli. Ensuite, ma piquette bon marché m’a de moins en moins goûtée, j’ai alors fait le pas suivant en choisissant une bouteille un peu meilleure sans être ruineuse. J’ai retrouvé le goût d’un bon petit vin ! La qualité a progressivement repris le pas sur la quantité. C’était déjà un sacré changement. En savourant, j’étais moins pressée de me resservir. Je buvais plus lentement et déjà un peu moins. Finalement, j’ai fini par troquer mon vieux compagnon en plastique pour un beau verre à vin. Franchement, ça n’a pas été une décision aussi facile que ça. Il avait beau être moche et inadapté, je l’aimais bien mon gobelet de toujours. Alors, j’ai alterné les jours avec un vrai verre à vin pour boire comme une dame, et ceux avec mon vieux verre fétiche tout en veillant à rester confortablement installée. Je choisissais selon mon humeur du jour. Je retrouvais le pouvoir de décider par moi-même plutôt que de succomber aveuglément aux vieux réflexes. Ce n’était encore que le choix entre un verre à pied ou mon gobelet en plastique. J’imagine que ça doit paraitre futile ! Mais pour moi, ça a été comme remonter une marche d’escalier après avoir passé des années avec les deux jambes dans le plâtre. J’avais regagné un cran d’autonomie, ça m’a vraiment fait du bien. Les dépendants comme moi comprendront peut-être l’espoir et la force que ça m’a donnés.
Quelques semaines plus tard, mon fils et ma belle-fille sont venus. Ils n’en sont pas revenus ! Je ne cherchais plus de prétextes pour filer à la cuisine comme avant, comme s’ils ne savaient rien. J’ai bu (presque) tranquillement devant eux —comme une dame — pas plus de 3 verres (à pied). Je ne me cachais plus, ma honte avait fondu.
Laurent
Retrouver le meilleur de soi avec le dé d’A.D.D.I.C.T.
Je m’appelle Laurent. La vie, je l’ai prise en pleine gueule. Des coups, des trahisons, des moments où tu as juste envie de baisser les bras et de te dire que ça vaut plus le coup de se battre. Quand tu es pris dans tes problèmes, tu ne prends pas trop le temps de regarder ce qu’il reste de beau en toi, surtout quand tu es défoncé pour essayer d’oublier. Ça fait des années que je prends de la cocaïne dès que je peux. Il y en a qui disent qu’on n’est pas accro à la coke mais c’est faux, je suis dedans depuis trop longtemps pour encore me raconter des salades. Je suis pris et bien pris, sinon j’aurais arrêté cette merde-là depuis longtemps.
Un jour, j’ai croisé Paul, un vieux copain. On est allé boire un coup. Lui, c’est l’alcool qui le tient. Moi, ça va de ce côté-là, je bois un verre de temps en temps comme tout le monde, mais j’aime vraiment pas me mettre minable en me torchant. Paul a lancé un dé à jouer en levant son verre. « C’est un dé pour te rappeler que t’es encore vivant », qu’il
m’a dit en souriant. Je n’ai pas compris, mais comme je ne suis pas contraire et toujours prêt à apprendre, je lui ai demandé d’expliquer.
« Chaque chiffre correspond à une consigne, par exemple : remercier, faire un vœu ou partager quelque chose quand tu bois. C’est pas compliqué, faut juste y penser, tu prends ton verre dans une main, ton dé dans l’autre ! Tu n’oublies pas de lancer le dé et tu joues le jeu comme tu peux. Du coup, tu penses à un truc bien quand tu consommes. Tu te sens moins con. Ça va pas changer ta vie d’un coup de baguette magique, mais ce sont des petites choses bien que tu oublies de faire quand t’as la tête sous l’eau ou plutôt dans le tonneau ! »
Il en parlait bien de son dé, le Paulo. Ça m’a fait gamberger, surtout quand après deux bières il a commandé un jus d’orange. Du jamais vu, il n’avait même pas l’air de se forcer. Il m’a dit que si je voulais, je pouvais venir voir ce qu’il se passait dans son groupe d’entraide. Que ce n’était pas important que je consomme autre chose que lui, que c’est pour tous les addicts, pas seulement les alcooliques. Je ne suis pas du genre à me perdre en grandes réflexions. Avec moi, c’est oui ou c’est merde. Et quand c’est oui, c’est oui, j’essaye et, si c’est de l’arnaque, je le sens très vite et je m’en vais. Ça a été oui et je l’ai accompagné.
La première fois que j’ai lancé le dé, ça m’a demandé de remercier sincèrement une personne qui avait fait du bien à ma vie. Je me suis retrouvé à penser à mon père. Ça fait des années qu’on ne se parle presque plus. On s’est éloigné avec le temps, mes conneries et les silences qui se sont accumulés. Pourtant, ce jour-là, c’est lui qui est venu dans mes pensées. Alors, j’ai juste pris une seconde pour lui dire merci, dans ma tête. Merci pour ce qu’il m’a appris, même si je ne lui ai jamais dit. J’ai senti un poids s’alléger. J’avais pas besoin de lui parler, c’était pas ça l’important. Ce qui comptait, c’était de le sentir, ce merci, au fond de moi. Rien de plus, mais sur le coup c’était déjà beaucoup. La deuxième fois que j’ai lancé le dé, je suis tombé sur « partager », j’ai pensé à mon pote Rémi. On s’était appelé la veille pour discuter de rien, comme d’hab. Mais là, j’ai pris le temps de lui envoyer un message pour lui dire qu’il était un bon gars. Pas facile à dire ces trucs-là, surtout entre nous, mais je le lui ai écrit, simplement, sans chercher à en faire trop. Et ça m’a fait quelque chose. Ça m’a rappelé que j’étais pas seul, que même si la vie est dure, t’as toujours quelqu’un autour de toi qui mérite un mot gentil.
J’ai ramé quand j’ai dû me dire un mot gentil, j’ai plutôt l’habitude de me traiter de gros connard foireux. J’ai vraiment essayé et j’ai rien trouvé de bon à me dire ce jour-là. J’ai quand même bien pris le temps de nettoyer ma table pour ne pas avoir l’impression de consommer dans une porcherie. On ne peut pas être gagnant à tous les coups ! Je me suis rappelé qu’à la réunion, on avait dit que l’essentiel était de tenter, pas de réussir.
Puis, un autre jour, c’était faire un vœu. Je venais de m’en pousser dans le nez avec Annette. J’ai pas fait un grand discours dans ma tête : « J’espère que tu t’en sortiras avec tes emmerdes. » Ce petit souhait pour elle m’a reconnecté à quelque chose de vrai. Le vœu était pour elle, mais c’est moi qui me suis senti plus droit et je me suis dit que le vœu était aussi pour moi. Ce jour-là, je ne me suis pas senti aussi triste
que d’habitude quand elle est partie et que je me suis retrouvé tout seul. J’ai même pas eu envie de reconsommer tout de suite.
Ce dé, ce n’est pas une gomme magique, il va pas effacer les conneries que j’ai faites ni les douleurs que je porte. Mais à chaque fois que je le lance, ça me force à faire une pause, à regarder un peu autour de moi, à me rappeler que je ne suis pas qu’un tas de cicatrices et de conneries. Je suis aussi capable de voir le bon chez les autres, de reconnaître que même moi, dans tout ça, j’ai encore du cœur, que je peux aussi être un gars bien. Il y a longtemps que ça ne m’était plus arrivé. C’est ça le truc, en fait. T’as beau être dans la merde, t’as toujours une part de toi qui vaut quelque chose. Et ce dé, il te pousse à la retrouver, sans chichis, sans grands mots. Juste toi, avec tes pensées, tes remerciements, tes vœux. Un petit geste, une petite pensée dirigée vers quelqu’un ou toi-même. C’est comme quand tu allumes une lampe de poche dans le noir. Ça n’éclaire pas tout, mais c’est assez pour ne pas mettre ton pied dans un trou. Et ça suffit, pour avancer.
Alors voilà. Si je devais te donner un conseil, à toi qui galères et qui te perds dans la drogue, l’alcool ou autre chose essaye. Lance ce dé, fais-le sans te prendre la tête. Remercie quelqu’un, souhaite du bien à un pote, dis-toi un mot gentil, rappelle-toi que t’es encore là. Parce que même si la vie t’a bien amoché, même si tu n’as pas toujours bien réagi, il y a quand même quelque chose de beau en toi qui mérite d’être réveillé.
RaphAëlle
Cultiver le meilleur de chacun grâce aux réunions
On m’avait dit qu’avec HEAD UP / RETROUVER SA DIGNITÉ, on consommait autrement pour se retrouver soi-même et finalement arrêter. Il faut donc commencer par reconnaître que l’on s’est perdu. Je le savais évidemment mais ouvrir grands les yeux sur ces années de gâchis et de souffrance me semblait infaisable, alors je tenais comme je pouvais, en me persuadant que j’allais bientôt tourner la page du jour au lendemain et oublier tout ça. Résultat : je n’avançais pas. Un jour, j’ai été à une réunion. On a parlé des petits pas, des hauts et des bas inévitables, de dignité et de l’importance de la cicatrisation en profondeur, jusqu’à rendre la béquille inutile. Ici, les coups d’éclat qui retombent comme des soufflés ne sont pas encouragés, ils génèrent trop de déception et de retours de bâton.
Garder les consommations-béquilles tant qu’elles sont nécessaires, se rééduquer avant de pouvoir avancer sans rechuter à la moindre occasion m’a interpellé. Il y a 15 ans, je me suis cassé la jambe avant de partir dans le midi. Nous étions dans une villa avec piscine, il faisait torride, j’ai enlevé moi-même mon plâtre pour passer mes journées dans l’eau avec les autres. Trois jours après, j’ai bêtement glissé, il a fallu m’opérer et m’immobiliser deux fois plus longtemps que prévu initialement. Le parallèle avec mes abstinences prématurées suivies de rechutes plus conséquentes a été immédiat. Cette approche parlait bien de moi, c’était un bon début.
Je fais partie du groupe depuis quelques mois. J’aime ces réunions où chacun avance à son rythme, où l’animateur témoigne aussi de son parcours, où redevenir une belle personne à ses propres yeux aboutit à la diminution de l’addiction. Au début, c’est surprenant de miser sur le meilleur de soi plutôt que sur la volonté à tout crin. C’est étonnant, mais cohérent : si ma volonté avait été suffisante, je n’en serais pas là ! Il y a des gens de tous horizons, consommant ceci ou cela. Ce n’est pas le produit qui est au centre, c’est nous. Humainement, c’est enrichissant.
Le point théorique n’est pas du tout barbant, il éclaire un aspect généralement connu. On se reconnaît facilement et on aperçoit des facettes auxquelles on n’avait pas pensé. C’est motivant et valorisant d’élargir son regard plutôt que de se sentir coupable et en dessous de tout.
Lors de la dernière réunion, nous avons abordé le remerciement. En réalité, il y a plein de mercis possibles. Les mercis de politesse qui, même s’ils sonnent souvent creux, facilitent la vie en société. Les mercis quand on reçoit quelque chose d’utile ou qui fait plaisir (ou non). Ces deux-là, tout le monde les utilise de bonne ou de mauvaise grâce. Et puis, il y a les mercis plus subtils, plus profonds : merci pour ce qui m’a construit, m’a fait grandir ou m’a permis d’être qui je suis. Grâce à l’attention, l’amour, la confiance ou l’admiration de quelqu’un, on a eu la force d’avancer et de se dépasser. Ces mercis-là sont plus rares, mais nous concernent tous. On a tous eu au moins une personne assez aimée pour nous avoir donné l’envie de devenir quelqu’un de bien. Moi, c’est ma grand- mère, je l’ai observée durant des années avec ses animaux, elle était patiente, attentive et réconfortante sous ses airs bourrus. Elle les calmait quoiqu’il se passe et moi ça me rassurait d’avoir une mamie comme ça, elle m’apaisait comme personne quand j’angoissais. Je travaille à la Société Protectrice des Animaux, ils sont plus tranquilles avec moi. Sans son exemple, je n’y arriverais pas. Merci mamie.
Parfois, on peut remercier un problème, c’est plus difficile ! Ceci dit, ma cousine a déclassé sa voiture en dérapant sur le verglas, un an plus tard, elle se mariait avec le remorqueur qui l’a sortie du fossé. Sans l’accident, leur coup de foudre n’aurait pas eu lieu. Perso, un plan comme ça ne m’est jamais arrivé.
Le plus intéressant, ce sont tous les mercis pour des instants gratuits, ceux qui n’ont l’air de rien et qui embellissent pourtant la vie, si on prend la peine de les apprécier. Il faut juste relever le nez et regarder la vie qui nous entoure. Le rire d’un enfant dans la rue, la beauté d’un jardin, une bonne blague, un rayon de soleil, un beau sourire, un coup de vent rafraichissant, un fou rire, un fruit juteux, le plaisir de gagner à un jeu, un bon morceau de musique, un carré de chocolat, un bon film, un progrès, un moment de douceur, etc. Ces mercis-là sont innombrables, à portée de main, accessibles à tous, même dans les mauvais jours. Par défaut, on les laisse passer, on les néglige, on les banalise. C’est à peine si on les perçoit, surtout quand les problèmes prennent beaucoup de place. Par choix, on peut les collectionner et les apprécier. Remercier c’est finalement déguster les bons instants. Peu importe qu’ils soient courts ou tout simples, on les a vécus. On est touché, on est content et ça suffit dans l'instant. Vu comme ça, j’ai envie d’essayer.
La pratique du jour concernait logiquement le remerciement. Ça fait longtemps que je déteste ce mot. Trop souvent, j’ai dû dire merci pour ne pas faire de vagues, alors que dedans ça hurlait : non à l’humiliation. Ado, en réaction, j’ai décidé de rayer le mot merci de mon vocabulaire. Depuis, je donne l’impression d’être de mauvaise composition, c’est le prix à payer pour ne plus ressentir les mortifications vécues durant mon enfance. En vrai, je commence à en avoir vraiment assez de donner cette mauvaise image de moi, mais j’ai perdu le mode d’emploi pour me comporter mieux. Maintenant, avec l’aide du dé, je me réconcilie avec les petits mercis sincères et sans pression pour les belles choses que je ne relevais jamais avant. C’est un début. Elles sont des coins de ciel bleu dans mes journées à problèmes. C’est déjà un vrai bon changement. Et puis, consommer avec une gratitude au bord du cœur n’a strictement rien à voir avec la consommation rapide pour oublier les sales pensées : ces reproches incessants qui me noircissent l’âme. Avec les petits mercis, je me sens mieux, un peu plus riche intérieurement. Je veux absolument cultiver ça.
À la réunion, pendant l’exercice, c’est la caissière du supermarché où je venais de faire une course qui a traversé mon esprit. Nous avions échangé quelques mots et nous avons eu un fou rire totalement inattendu. Je n’avais pas réalisé combien cet instant avait embelli ma ournée. J’ai gagné un tour gratuit puisque le fou rire m’a repris en le partageant avec le groupe. Mince, que ça fait du bien de se lâcher comme ça sans faire de dégât !
Les partages-questions-réponses sont enrichissants, ils encouragent et donnent des idées. Nous en avons bien besoin ! Même les plus malins estent le bec dans leur gadoue quand ils tombent dans leur trou d’addiction et/ou de culpabilité. À cet endroit-là, nous sommes vite bouchés et sans imagination. Les témoignages sincères nous sortent de notre trou, nous ne pouvons pas faire autrement que de relever la tête. Soit en témoignant, soit pour regarder avec respect celui qui confie son pas du moment. Se concentrer sur le concret des petits pas permet de parler de la dépendance sans drame ni blabla. Comme le Petit Poucet, nous semons nos petits cailloux. Nous ne nous cachons pas nos difficultés, nous ne nous étalons pas non plus. Nous abordons notre situation avec gravité, avec élégance, avec dignité surtout. L’amour propre, le vrai, celui qui prend par la main sans faire le malin se révèle au fur et à mesure de la pratique des exercices. Il nous rend « clean » dans la tête et dans le cœur. L’humour trouve aussi sa place et
cela fait du bien de rire de bon coeur sans jamais se moquer. Ces moments de partage autour des exercices créent des liens de qualité.
Nadine n’a plus d’alcool à la maison depuis longtemps, ce qui est un sacré progrès. Elle s’est installée dans une gentille routine et elle stagne. Elle s’achète une bouteille de vin une ou deux fois par semaine. Elle lance son dé avant d’aller au magasin, puis elle sirote sa bouteille devant la télé. Il y a deux mois, on lui a conseillé de pousser le jeu un peu plus loin en lançant son dé avant chaque verre. Quelques secondes pas plus (elle n’est pas un modèle de patience), mais ça a suffit pour élever son état d’esprit. De « pffft, j’ai bien le droit de boire après cette mauvaise journée », elle est passée à : « je lève mon verre à » (la personne à qui elle vient de penser) ou à sa bonne étoile ou même à elle-même. Résultat : elle râle à peine et ne boit qu’une demi-bouteille sans devoir se freiner. Souvent, elle n’a même pas envie de la terminer le lendemain. Faire 3 ou 4 fois le dé sur la même soirée l’a incitée à peaufiner l’exercice. Le « merci mon gentil cousin » systématique a par exemple abouti au réveil d’un souvenir oublié où il l’avait vraiment aidée. Cette profondeur et cette précision ont fait la différence. Elles l’ont réchauffée de l’intérieur, un surplus d’alcool n’était alors plus nécessaire. Depuis, elle lance son dé presque à chaque verre et sa diminution se maintient.
Yves est accro aux jeux vidéos, il pouvait jouer 10 à 12 heures par jour. Dans son pas-à-pas, il veillait à se réinstaller confortablement avant chaque partie. Il s’est aussi préparé des repas froids à l’avance, au cas où il n’arriverait pas à décrocher pour manger. Il a fait plusieurs choses pour vraiment prendre soin du joueur accro, puis il a ajouté le lancer du dé. Il a assez vite délaissé ses jeux à la noix en gardant quelques sudokus à l’ancienne sur papier. Aujourd’hui, il est penaud, il nous parle de rechute, il commence à regarder YouTube jusqu’à 3 ou 4 heures d’affilée. Il commence toujours par des choses intéressantes pour finir par des stupidités. Il en parle comme d’un drame en oubliant déjà d’où il vient ! Entre 10 heures de jeux abrutissants et 2 ou 3 heures de vidéos plus ou moins instructives ou distrayantes, il n’y a pas photo, le progrès est réel. Nous sommes tous passés par là, à minimiser ou renier les pas accomplis pour s’affliger des consommations résiduelles. C’est se rabaisser et se flageller pour rien. Les réunions sont précieuses pour garder le cap : mesurer honnêtement le chemin parcouru, apercevoir le pas suivant et choisir librement de le faire.
Bastien prend de la cocaïne tous les jours, c’est comme un « réflexe obligé » nous dit-il. Il s’en sort, car il travaille beaucoup, y compris le week-end. Ça fait un an qu’il consomme tous les jours quoi qu’il arrive, si besoin il emprunte de l’argent, si besoin il accepte un boulot supplémentaire minable et mal payé, si besoin il achète son produit à
crédit. Ça fait 3 fois qu’il choisit de rester bien au chaud chez lui plutôt que de sortir pour acheter alors qu’il avait l’argent en poche et son réservoir d’essence plein. Rien ne l’empêchait de se rendre chez son dealer. Il a préféré ne pas y aller. Ces petites victoires comptent, elles s’inscrivent du bon côté de l’histoire personnelle de chacun, elles sont toutes un pas japonais (j’adore cette image). Tôt ou tard, elles seront suffisamment nombreuses pour nous amener jusqu’à la guérison.
Noël vient pour la troisième fois, il annonce qu’il ne continuera pas. Il a consulté une diététicienne qui va cadrer son alimentation et ses activités physiques. Ce type de suivi lui convient mieux pour le moment. Il reviendra peut-être plus tard. L’essentiel étant qu’il trouve sa solution. Bonne route à lui.
Marine est au groupe depuis longtemps, elle fume encore un joint à l’occasion, plus rien à voir avec avant. Elle a perdu son chat, elle ne s’y attendait pas, elle est encore infiniment triste. Elle nous a apporté des mignardises faites maison, un délice. Elle voulait marquer le coup avec nous : elle n’a même pas pensé à fumer le jour de l’accident de son chat ni les 3 suivants alors que son cœur était explosé de douleur. Elle a à peine fumé depuis. Son estime personnelle vient de faire un sacré bond, ça sent bon la guérison.
La réunion se termine par le choix de chacun du pas à tenter durant la quinzaine. L’engagement se fait de soi à soi, chacun choisit de le faire ou pas et de le dire ou pas. Personnellement, ça m’aide de le dire à haute voix. Je n’ai pas de comptes à rendre aux autres mais savoir qu’ils ont entendu ce que je vais tenter de faire m’aide. C’est comme un antidote à l’oubli, à mes tentations de paresse et de procrastination.
Cathy
Un cheminement personnalisé pour une meilleure vie
J’ai toujours aimé manger, que je sois mince ou grosse, j’adore ça. Depuis un an, je vais vraiment mieux, je rencontre du monde tous les jours, je m’habille dans les boutiques, je sors avec mes collègues et je revois mes amis de jeunesse, délaissés par la honte que j’avais de ce que j’étais devenue. Durant mes années d’isolement, je mangeais pour tenter de réchauffer mon cœur glacé de solitude. Maintenant, je suis joyeuse et chaleureuse, et cela me vaut d’être invitée un peu partout. J’ai de moins en moins besoin de calories alimentaires pour compenser. Avec HEAD UP/ Retrouver sa dignité, j’ai perdu 21 kg, avec quelques fluctuations. Mes fantasmes de minceur sont de plus en plus rares et ils ne durent pas longtemps. J’aimerais encore perdre 8 ou 10 kg pour me sentir plus jolie et soulager mes pieds et mes genoux.
Des années de combat contre moi-même
Pendant 30 ans, mon poids a fait le yoyo : moins 10 kg, puis plus 20 kg,
moins 15 kg, puis plus 20 kg, moins 30 kg, puis plus 30 kg… Au final, j’étais toujours plus grosse, toujours plus moche. Chaque échec me repliait un peu plus sur moi-même. Plus je me sentais seule, plus je mangeais. Et, plus je grossissais, plus je m’isolais. Pendant mes crises de boulimie, rien ne pouvait m’arrêter jusqu’à ce que les placards et le frigo soient vides. En alternance, je m’affamais et m’épuisais en faisant du sport à outrance. Rien n’y faisait. J’oscillais entre exagérations coupables et restrictions intenables. J’avais honte de ce corps détestable, je ne m’habillais qu’avec des vêtements informes pour tenter de me cacher. Mes cheveux couvraient mes yeux afin d’éviter les regards dégoûtés. On m’avait parlé d’une approche différente, j’ai tenté ma chance.
Un autre regard sur ma façon de me nourrir
Manger mieux sans compter les calories, manger avec plaisir et respect de soi, penser du bien même en pleine crise. Tout semblait à l’envers ! J’ai bombardé mon médecin de questions et de contre-arguments, pour être certaine d’avoir bien entendu, pour être certaine qu’elle ne se moquait pas de moi. Elle était sérieuse et j’ai décidé d’essayer, d’abord en suivi individuel, il n’était pas question de m’exposer dans un groupe. J’ai, entre autres, recommencé à préparer les plats réconfortants de mon enfance. Je les mangeais de bon cœur, je prenais plus facilement le temps de les savourer et m’empiffrais moins. J’ai réappris à me soigner aux petits oignons comme si j’étais ma propre invitée. Par moment, j’oubliais mes calculs caloriques et je me sentais plus légère. Les crises de boulimie se sont espacées et mon poids s’est stabilisé. Cette nouvelle façon de prendre soin de moi et de mes repas m’a plu : c’était comme une lune de miel.
Les inévitables tentations
Pourtant, mes anciens démons, rigides et inflexibles, n’avaient pas dit leur dernier mot. Il suffisait parfois d’un rien, d’une remarque ou d’une pensée assassine pour me convaincre que perdre rapidement 40 kg me rendrait ma jeunesse perdue et me permettrait de rattraper toutes ces années de solitude et de malheur. Mes fantasmes l’emportaient et l’urgence d’un régime draconien reprenait le dessus sur le bon sens et la bienveillance du pas-à-pas proposé. J’ai fait plusieurs allers-retours entre la folle illusion de maigrir vite grâce à un énième programme miraculeux et la réalité qui avait besoin de temps pour m’apprendre à me nourrir avec plus de présence, de considération et de dignité.
Un tournant décisif
J’adore ma famille, mais chaque repas de fête était devenu une torture. Je ne pouvais pas m’empêcher de critiquer la richesse des plats et j’entendais en retour que je n’avais qu’à manger moins ou rester chez moi si cela ne me plaisait pas ! Je les comprenais, j’avais trop souvent gâché l’ambiance avec mes multiples régimes. Les deux dernières fois, je me suis inventé une maladie pour ne pas y aller. Je suis restée seule chez moi en pleurant dans mon assiette. Et puis, il y a eu l’anniversaire de papa, je voulais vraiment y aller. J’ai décidé d’accorder autant de soin à mon apparence qu’à ma nouvelle façon de manger. C’était mon pas de dignité du moment. Je suis allée chez le coiffeur, j’ai cherché une tenue qui me mettait en valeur (alors que je m’étais juré de ne rien acheter avant d’avoir perdu au moins deux tailles) et j’ai accepté que ma voisine me maquille. Bref, la totale ! On m’a complimentée sur mon allure et la beauté de mes yeux, enfin visibles. J’ai mangé avec le cœur léger et retrouvé une complicité perdue depuis des années. Là, j’ai compris que ce n’étaient pas mes kilos qui m’avaient éloignée d’eux. Là, j’ai compris que c’était le pas à pas d’attentions que j’avais patiemment accepté de me donner qui avait fait la différence. Dit autrement, tant que je ne me vivais que comme grosse et moche, « je me faisais » grosse et moche, j’étais pénible à vivre et ça se terminait en crise. En acceptant d’avoir encore mes kilos tout en méritant de l’attention et de la bienveillance, j’ai pu être grosse et heureuse. Cela a été un choc, une expérience inédite ! Le pas à pas de dignité venait de me faire vivre ce que j’avais entendu mille fois : le vrai respect de soi — tel que l’on est — est salutaire et bienfaisant. Dans la foulée, je me suis réinscrite à une école de danse. J’y bouge avec plaisir et grâce, bien loin du forcing sportif pour brûler des calories à tout prix. Ce n’est pas toujours facile d’aller aux cours et, chaque fois, je dois re-choisir de me
faire ce bien-là. Parfois, je n’y arrive pas et je reste chez moi.
La force des petits pas
J’allais mieux, je mangeais mieux, je bougeais mieux, je présentais mieux et les crises s’espaçaient et s’atténuaient. J’avais retrouvé ma dignité de femme gourmande, mais me regarder dans le miroir continuait à me dégoûter. Aller vers les gens me terrifiait presque autant qu’avant. Je me détestais grosse, je détestais n’avoir que mon chat à qui parler. Je suis alors passée à l’étape du dé. Penser à quelque chose qui me faisait de bien était comme une cuillerée de miel pour mon esprit, adoucissant mes jugements et me reconnectant à ma dignité intérieure. Grâce à ça, je n’engouffrais plus, je pouvais déguster plus facilement. J’ai retrouvé la sensation de satiété et petit à petit, j’ai pu la respecter. Rien à voir avec mon intransigeance passée déguisée en calculs caloriques hyper restrictifs.
Une autre vision de la réussite
Le dé et l’accompagnement ont été une source d’encouragement, de douceur et de réconfort. J’ai pu accepter la présence persistante des crises sans les dramatiser ni les édulcorer. J’ai appris combien une petite victoire valait mieux qu’un grand échec. Les vœux m’ont reconnectée à la petite fille, confiante dans sa bonne étoile, pour oser rêver d’une meilleure vie. Les remerciements et les compliments m’ont incitée à ne plus baisser la tête avec honte pour ne regarder que mon gros ventre. En relevant le nez, j’ai pu apercevoir les belles choses et les belles personnes qui m’entouraient. Partager m’a rapprochée de ma famille et de mes voisins. Grâce au dé, je pense mieux et j’aime mieux. J’ai commencé à déguster ma vie tout en maigrissant gentiment. Pour la première fois, j’ai misé sur moi et j’ai compris ce qu’était le meilleur de moi. Je suis largement gagnante. C’est évident.
Les hauts et les bas
L’entreprise où je travaillais a fait faillite, et je me suis retrouvée sans emploi du jour au lendemain. J’ai passé deux à trois semaines à tourner en rond, avec des crises presque chaque soir. Ceci dit, les quantités avalées n’avaient plus l’indécence d’avant : je n’ai repris que 3 kg sur les 15 déjà perdus. Il ne m’a pas fallu longtemps pour me relever et retrouver mon rythme, avec les pratiques pour accompagner mes repas et mes grignotages. Ce dé est devenu mon meilleur allié. Il peut être doux comme un carré de chocolat qui console dans les moments difficiles. Il me rappelle que la vie est souvent délicieuse quand on la savoure. Il m’aide à découvrir le bon qui mijote en moi depuis si longtemps, libérant les arômes de mon âme. Il fallait aussi que mes finances et mes relations suivent. J’ai donc fait le vœu de retrouver un bon emploi.
La force intérieure retrouvée
Je suis tombée sur une offre de rêve : l’antiquaire le plus luxueux de la ville cherchait quelqu’un avec une présentation irréprochable. Trois fois, j’ai failli renoncer en allant déposer mon CV (j’ai une formation en histoire de l’art), j’imaginais leurs regards méprisants en me voyant. Ils n’allaient pas prendre le risque d’accueillir un éléphant dans leur beau magasin de porcelaine ! D’un autre côté, je ne pouvais pas me résoudre à ne pas me donner une chance. En repensant à toutes mes petites victoires, j’ai trouvé l’élan nécessaire et je suis entrée. Mes yeux brillaient de plaisir en découvrant tous ces magnifiques objets. Ma joie a plu, j’ai assuré avec mes connaissances, pas un mot n’a été dit sur mes kilos. J’ai été engagée une semaine plus tard ! Cela va faire un an.
L’amour-propre cultivé
La kiné intérieure est intégrée à ma vie, je veille à respecter la gourmande devenue gourmette et coquette. Penser du bien me fait toujours beaucoup de bien. Je n’oublie pas d’où je viens : le dé reste mon garde-fou me protégeant du risque d’intransigeance et d’excès démesurés toujours possibles. L’accompagnement est plus espacé, il reste un point d’ancrage pour faire le point et affiner mon cheminement. Aujourd’hui, je peux dire que je croque la vie à pleines dents en me tournant le plus souvent possible vers le meilleur de moi, des autres et de la vie.
